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UN JEUNE PRÊTRE LYONNAIS TRÈS OCCUPÉ
En décembre 1935, une demoiselle Blanck, de Lyon, qui militait pour les missions, rendit visite à Marthe. Très impressionnée par la stigmatisée, elle lui demanda si elle pouvait lui offrir quelque chose. Marthe répondit:
- Je voudrais bien un tableau de la Sainte Vierge pour notre école de Châteauneuf. Mais pas comme on en voit partout. Je voudrais un tableau de « Marie médiatrice de toutes grâces ».
- J'ai ce qu'il vous faut. Une belle lithographie venue de Collevalenza. Je la ferai « aquareller », et dès qu'elle sera encadrée, je vous la ferai porter'.
En quittant les Moules, Mlle Blanck rendit visite à l'abbé Faure. On parla de Marthe. Les réserves du curé à son égard, sa gêne évidente, ne lui échappèrent pas. Elle essaya de le faire parler. La gêne du prêtre tourna au désarroi.
- Je me sens dépassé par son cas. Ses projets sont au-dessus de mes moyens. Il faudrait trouver un prêtre capable de prendre ma place auprès de Marthe.
De retour à Lyon, tandis qu'un peintre reproduisait la gravure, Mlle Blanck s'ouvrit du problème de Marthe dans les milieux religieux où elle évoluait, mais sans pouvoir trouver la solution que souhaitait l'abbé Faure. De toute évidence, un prêtre du diocèse de Lyon ne pouvait pas être détaché dans celui de Valence.
Le problème du transport du tableau était plus simple à résoudre. Mlle Blanck en parla à une religieuse du Cénacle, proche de Fourvière, mère Scatt, qui suggéra:
- Je connais M. le chanoine Finet, qui nous donne des conférences sur la Vierge. C'est un prêtre très dynamique qui se déplace beaucoup en auto, comme sous-directeur de l'Enseignement libre des diocèses Rhône et Loire. Il a quelque huit cent cinquante écoles à inspecter! Organisé comme il est, il trouvera bien le moyen de faire un détour jusqu'à Châteauneuf-de-Galaure. Je lui en parlerai à sa prochaine conférence au Cénacle.
Le jour venu, mère Scatt lui dit:
— Nous connaissons près de Châteauneuf-de-Galaure, dans la Drôme, une pauvre fille paralysée, complètement isolée dans une ferme, qui manifeste une étonnante dévotion à Marie médiatrice, dont vous nous parlez si bien, monsieur le chanoine!
— Marie médiatrice, dites-vous?
— Oui. Une de mes amies lui a promis un tableau de la Vierge, assez encombrant et fragile. Si un jour vos déplacements vous amènent dans la Drôme...
L'abbé Finet sourit.
— Vous me prenez par mon point faible, ma mère! Vous ai-je dit que j'avais ajouté à mes vœux canoniques un vœu supplémentaire? Ne jamais refuser ce qui me serait demandé au nom de Marie. C'est donc promis. Je lui porterai ce tableau.
Et le 10 février 1936, l'abbé Finet prit la route, le tableau soigneusement emballé dans sa malle.
Issu d'une bonne famille bourgeoise de Lyon où son père était orfèvre, ce prêtre était âgé de trente-huit ans, quatre ans seulement de plus que Marthe. Jean Guitton, qui le rencontrera plus tard, le présentera comme « un personnage balzacien, avide de responsabilité et de sacrifice, né pour l'action autant que pour la contemplation, trouvant son équilibre, sa joie et son hygiène dans le surmenage ». Et d'ajouter: « Insatiable, il garde une place vacante pour une corvée imprévue, un nouveau service à rendre, d'autant plus libre qu'il se surcharge davantage. »
Mais l'abbé Finet était aussi beaucoup plus: un homme de foi, surtout; totalement donné à sa vocation, capable pour son Dieu de renoncer à toutes les petites ou grandes ambitions personnelles et aux plans de carrière qui marquent la vie des hommes trop organisés, y compris des ecclésiastiques.
Sa voiture filait à toute allure sur la nationale 7. L'homme était pressé, ayant une série de visites à faire au retour pour l'enseignement libre. Aussi comptait-il seulement déposer le tableau à la cure de Châteauneuf, devant laquelle il stoppa à onze heures.
L'abbé Faure l'accueillit avec reconnaissance et lui proposa aussitôt:
- Voulez-vous voir ma paroissienne?
- Je n'ai pas beaucoup de temps... Qui est-ce?
- Elle s'appelle Marthe Robin. Une âme d'élite! L'abbé regarda sa montre.
- Vous savez, des âmes d'élite, j'en connais beaucoup; parce que je confesse des femmes!
Sans trop savoir pourquoi, le curé insista:
- Vous auriez intérêt à la visiter. Celle-là est d'une qualité supérieure.
L'abbé Finet éclata de rire.
- Entendu pour la qualité supérieure, monsieur le curé!
A onze heures trente, l'auto s'immobilise devant la ferme des Robin. Personne n'est prévenu, le hameau ne possède pas de téléphone. Après avoir frappé, le curé pousse la porte de la cuisine. Mme Robin est là, occupée à préparer le repas. Robin est assis sur une chaise. Il a mauvaise mine, s'étant blessé à un orteil en travaillant aux champs.
Les présentations faites, on fait asseoir l'abbé Finet, tandis que l'abbé Faure entre seul dans la chambre de Marthe, pour la prévenir.
Il y demeure longtemps. Entre l'abbé Finet et les Robin, la conversation se fait rare. L'abbé déballe alors le tableau, ficelé dans un grand papier. Et là, un choc.
A considérer l'œuvre au strict plan de l'art, on pourrait aujourd'hui la trouver mièvre et sans valeur, pur produit de l'iconographie italienne du XIX° siècle. Il nous faut donc aller au-delà.
C'est un mandala, un graphisme à symbole. Marie est représentée debout sur le globe. La couronne marque la prééminence. La Vierge est illuminée par la colombe, l'Esprit-Saint, de qui elle détient sa force. Très peu féminine (pas de hanches ni de poitrine, une taille à peine soulignée) pour marquer qu'elle n'a pas été mère en passant par le désir charnel, mais par l' « opération de l'Esprit », signifiant ainsi la filiation divine de l'enfant.
Le ciel est lumineux. C'est la grâce, l'incréé. Le bas du tableau, où le monde est plongé, est sombre, nuageux, monde obscur du créé, de la pesanteur, de l'évolution laborieuse. Sous ses pieds, la Vierge écrase le serpent, symbole du mal.
Unissant les deux mondes, un arc-en-ciel déploie ses couleurs, alliance entre Dieu et l'homme, par Marie médiatrice. Entre ses pieds jaillit un lys, symbole de pureté, qui monte jusqu'à son cœur, où s'épanouit la fleur, d'où naît l'hostie marquée du signe christique JHS.
La Vierge a les mains ouvertes, bras étendus, en signe d’accuei1 Mais elle ne sourit pas, comme écrasée par sa tâche Immense presque Impossible : médiatrice entre l'homme et Dieu.
C’est vrai, l'abbé Finet, qui a complètement oublié la présence muette du couple Robin, est ému. Toute sa vie a été placée sous la protection de Marie, qui ne lui a jamais manqué. Il n'a pas le temps de réfléchir plus avant. L'abbé Faure sort de la chambre et annonce d'une voix mal assurée
- Marthe demande que vous lui apportiez vous-même le tableau.
A partir du moment où l'abbé Finet est entré dans la ferme, une étrange impression l'a saisi. Il ne connaît pas grand-chose de Marthe Robin. Il a vaguement entendu parler de ses stig- mates, mais rien de précis, car la hiérarchie de son église lyonnaise est restée en dehors de cette affaire relevant de l'évêché de Valence. Et le voilà aujourd'hui, lui, prêtre lyonnais en vue, chanoine de la cathédrale primatiale, mêlé à cette histoire!
Il se lève et, tenant à deux mains le tableau de Marie médiatrice qu'il a hâtivement remballé, il s'avance vers la chambre de Marthe. Et alors...
« Je croyais amener un tableau de la Sainte Vierge, racontera-t-il plus tard, mais c'est plutôt elle qui m'amenait!
Dès qu'il entre, Marthe a un choc. Dans la demi-obscurité de la pièce elle a reconnu ce prêtre! Mais lui ne la connaît pas du tout. Quel est ce mystère? Elle l'a vu dans une vision! C'était... oui, il y a six ans!
Marthe sera toujours très discrète sur cet événement étrange qui révèle ses dons de seconde vue. Elle en témoignera plus tard devant Jean Guitton, au cours d'une de ses visites à la Plaine, en présence du père Finet, qui assistait à l'entretien :
- Vous vous rappelez, mon père, comment je vous ai connu? Vous étiez venu m'apporter un tableau de la Vierge, enveloppé de tas de ficelles. Vous êtes entré dans ma chambre. Je vous avais vu six ans avant votre arrivée ici, pendant la catastrophe de Fourvière. Je vous ai revu avec les pompiers et les terrassiers, quand vous avez secouru les pauvres gens qui étaient pris sous les pierres. Je vous avais vu avant de vous voir. Et c'est pourquoi je vous ai reconnu .
Mais écoutons l'abbé Finet lui-même raconter le drame de Fourvière:
« Le 13 novembre 1930, à une heure du matin, la colline de Fourvière s'est éboulée; un éboulement terrible. La colline domine la cathédrale Saint-Jean où j'étais vicaire. Immédiatement, on est venu me prévenir: "Venez vite, la colline s'éboule! Il y a des morts et des blessés ! "
« J'ai bondi, je suis arrivé rue de Tramassac, derrière la place Saint-Jean. Là, dix-neuf pompiers avaient placé leurs échelles contre les murs des façades qui n'étaient pas tombées; l'intérieur de ces maisons était rempli de matériaux. On entendait encore quelques cris de personnes à moitié ensevelies, pendant que d'autres ne criaient plus: elles étaient mortes. Je suis allé vers le Chemin Neuf, coupé par l'éboulement, et je suis revenu auprès des pompiers. Et tout à coup, j'ai pensé que dans une maison, dont tout l'arrière donnant sur le Chemin Neuf était déjà éboulé, au cinquième étage, clans la partie encore non éboulée, il y avait le directeur de notre école libre de la paroisse. Oh, me suis-je dit, je vais aller le prévenir pour qu'il sorte vite et qu'il ne soit pas enseveli s'il y a un deuxième éboulement.
« Je suis entré dans l'allée voûtée et, à ce moment précis, un second tremblement, terrible! J'ai voulu sortir; on ne pouvait plus, l'allée était bouchée. J'ai cherché la montée d'escalier; impossible de monter, les marches bougeaient sous mes pieds. Je me suis donc abrité sous l'allée. J'avais mon mouchoir devant le nez, à cause des poussières. On était dans I ‘obscurité totale. Une femme m'est tombée dans les bras. Je luii ai dit : " Ne vous tourmentez pas, madame, vous allez avoir une grande grâce, celle de mourir avec votre vicaire! " Vous voyez, je l'ai tout à fait tranquillisée...
Au bout d'un moment, les poussières s'étant dissipées, je suis sorti et je suis revenu sur la place Saint-Jean. Là, autour du matériel à incendie, se tenaient quelques pompiers, torches en main; ils faisaient l'appel. Les dix-neuf pompiers qui étaient avec moi quelques minutes avant étaient tous morts ensevelis, ainsi que quatre agents cyclistes. Il y avait hélas beaucoup d'autres victimes parmi les civils. C'était absolument dramatique, les gens fuyaient de tous les côtés. »
Le père Finet marque une pose, puis reprend:
« A l'heure où cette catastrophe se préparait, il y avait ici Marthe, que je ne connaissais pas. La Sainte Vierge était venue lui demander de prier beaucoup, dans cette nuit du 13 novembre, pour sauver la vie de son futur père spirituel. Durant cette nuit, Marthe a tellement souffert qu'il a fallu appeler le curé de Châteauneuf, l'abbé Faure, pour la soutenir. Six ans avant de me connaître, Marthe, par sa souffrance, a obtenu que je ne périsse pas avec les dix-neuf pompiers, mais que j'aie la vie sauve. Je vous dis cela pour vous montrer ce qu'est la communion des saints.
Ainsi donc, en cette nuit tragique, quelqu'un, à quatre-vingts kilomètres de là, le protégeait. Dans l'obscurité de sa chambre, Marthe avait eu la vision de la catastrophe. Sans le connaître, elle avait prié intensément pour le prêtre que Dieu lui destinait.
Plus tard, elle l'avait même revu en vision. Il s'approchait d'un jeune garçon. Le père Finet l'a dit à Jean Guitton:
« Quelques jours après l'éboulement, j'ai été appelé auprès d'un petit garçon de quatre ans nommé Lapicorey qui allait mourir. Que pouvais-je faire pour ce petit? Après des hésitations, étant donné son âge, je lui fis faire sa première communion. Marthe m'a dit, six ans après : " J'étais près de vous pour que vous ayez l'idée de le faire communier . "»
Mais revenons à la rencontre décisive du 10 février 1936. A la vue de l'abbé Finet, Marthe est tellement émue qu'elle ne dit rien. Elle admire le tableau. Très peu de paroles sont échangées. Pour rompre le silence angoissant qui s'étend, ils prient ensemble.
C'est fini. Le prêtre se lève, il va repartir. Alors, Marthe :' — Voulez-vous revenir cet après-midi?
L'un et l'autre se sentent conduits, ils ne résistent pas vraiment, mais ils ont besoin de recul pour y voir clair.
Voici l'abbé dans la cuisine. Il est midi. Le repas est prêt et la bonne odeur du pot-au-feu envahit la pièce. Maman Robin propose spontanément:
- Vous mangerez bien un morceau avec nous, monsieur l'abbé!
Le prêtre se tourne vers le curé et l'interroge du regard.
- On ne va pas vous déranger, madame Robin, répond l'abbé Faure. M. Finet déjeunera à la cure. Nous avons à parler.
A cet instant, l'abbé Faure a-t-il compris qu'il tenait enfin l'homme qui prendrait spirituellement Marthe en charge, qui le déchargerait de ce fardeau trop lourd pour lui et conduirait la stigmatisée vers sa mystérieuse vocation? Mais qui conduit qui?
Au même moment, dans la petite chambre voisine, à l'abri des volets à demi clos, Marthe ne peut quitter du regard le visage énigmatique de cette Vierge médiatrice qu'elle a appelée de ses vœux, et toute la puissance spirituelle qui émane du regard bleu se concentre sur elle. Les deux prêtres quittent la ferme, elle entend le moteur de l'auto. Derrière la porte montent les bruits du repas, coupés des commentaires des Robin sur la visite de cet élégant abbé lyonnais. Mais Marthe n'entend que les battements profonds de son cœur et la voix intérieure qui lui dit: « C'est bien celui que tu attendais, celui que je t'ai promis. Tout va se jouer cet après-midi. Laisse-toi guider par moi ».
Dans notre monde cartésien il est souvent difficile de comprendre ce genre de phénomène et pourtant cela se passe.
Croire en Dieu ou non , cela est du domaine de la foi et reste très personnel. Mais de par le monde existent des témoins d'une autre dimension dont Marthe Robin a fait partie.
Pour en savoir plus :
http://www.foyer-de-charite.com/fr/marthe-robin/vie-de-marthe-robin.html